Efi a 14 ans. Elle est la seule du village à étudier en ville, au collège. Les classes sont finies, elle rentre chez elle pour les vacances estivales. Elle emporte, dans son sac d’écolière, son bulletin quasi parfait et quelques livres à lire, offerts pas son enseignante, madame Gaztea. Dès qu’elle descend de la mobylette sur laquelle elle a parcouru, avec son oncle Blabla, les quarante kilomètres qui séparent le collège de son village, Efi remarque que quelque chose a changé dans le regard et l’attitude de ses proches. Ils lui semblent plus distants. Jusqu’à son frère aîné, Âta, qui n’est plus le même. On lui arrache ce qu’elle a de plus précieux : ses livres. Efi comprend vite ce qui se trame dans son dos : sa famille lui a trouvé un époux. Il s’appelle Soan. Il a 29 ans. Qu’elle le veuille ou non, elle devra se marier et mener la vie misérable de sa mère et des autres femmes du village. S’occuper d’une marmaille, des repas, du ménage, enfanter jusqu’à écœurement, voilà l’avenir qui l’attend. Car ici, comme à certains autres endroits dans le monde, rien ne change : les filles ne sont pas autorisées à choisir leur destinée. Elles sont plutôt condamnées depuis des lustres au silence et à la servitude. « En quelques semaines, ma vie a été complètement balayée. Mon avenir détruit » dira Efi, qui, avant ces vacances maudites, rêvait de devenir ingénieure pour aider son village.

« J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle » est un roman féministe coup de poing. Il est en fait le récit de milliers de jeunes filles à travers le monde qui sont mariées contre leur gré. On estime en effet que 12 millions de filles âgées de moins de 18 ans sont forcées de se marier chaque année. 12 millions ! Et ce chiffre est sans doute optimiste. J’ai glané ces données sur le site du gouvernement du Canada sur les mariages forcés.

Ce livre en est un qui dénonce évidemment la violence de certains hommes envers les femmes, violence souvent systémique. L’histoire d’Efi démontre aussi brillamment les conséquences de la perpétuation de traditions archaïques, qui chosifient les femmes, les désincarnent et les réduisent à l’état de corps obéissant. Ces traditions sont maintes fois pointées du doigt dans le roman, ce n’est pas pour rien.

Voici un extrait qui relate la nuit de noces d’Efi et de son mari : « Il étouffe mes cris, repousse mes larmes, maîtrise ma défense. Puis, il fait ce qu’on lui a appris : il prend. Il prend le cadeau qu’on lui a offert et qu’il déballe sans précaution. Il prend mon corps, son plaisir. Il ne pense qu’à lui. De moi, il ne veut rien entendre, rien savoir, je ne dois pas exister, juste le laisser faire et me taire. Le laisser entrer. Rien ni personne pour s’opposer à sa violence. Je suis seule. À sa merci. » Comme première nuit d’amour, on repassera…

Cette histoire est captivante : on veut en connaître l’issu dès les premières pages tournées. La narratrice, Efi, est fort bien campée, et pour peu, on croirait qu’il s’agit d’un fait vécu. La révolte de cette jeune fille, qui est quasi palpable, devient vite la nôtre. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de devoir refermer le livre pour reprendre mon souffle et me calmer.

Ce roman est tout choisi pour sensibiliser les lecteurs à la lutte féministe et à la problématique du mariage arrangé ; problématique qu’on oublie souvent, mais qui est pourtant bien réelle.

Pour terminer, soulignons que ce roman a remporté le prix Babelio Jeunesse 2021. À mon avis, ce livre devrait d’ailleurs être étudié en classe. Pour ceux qui veulent en savoir davantage sur les motivations qui ont poussé l’auteure à écrire ce roman, je vous invite à visionner cette capsule : entrevue de Jo Witek sur Actes Sud Junior.