Gioa a 17 ans. Elle est enfant unique. Elle vit dans une famille dysfonctionnelle avec ses parents et sa grand-mère malade. Dans cette maison sévissent notamment alcoolisme, violence conjugale, chômage et déménagements successifs. Rien de bien jojo.

À l’école, ses pairs la harcèlent et la surnomment Miss Rabat-Joie. Isolée et en grande détresse psychologique, l’adolescente traverse les tempêtes en collectionnant les mots étrangers intraduisibles, en photographiant les gens de dos, en écoutant Pink Floyd en boucle et faisant la conversation à son amie imaginaire, Tonia, une jeune fille au tempérament de feu et au franc parlé, qui n’hésite jamais à dire à Gioia ses quatre vérités.

Par chance, notre héroïne entretient un lien privilégié avec M. Bove, son professeur de philosophie. Ce dernier joue le rôle de père de substitution et de mentor auprès de l’adolescente tourmentée et terriblement seule. M. Bove est un homme de bon conseil, qui pousse constamment Gioia à se dépasser.

Un soir, Gioia déserte la maison familiale et se réfugie sur la terrasse d’un bar déserté. C’est là qu’elle fait la rencontre d’un garçon pour le moins étrange, Lo, qui s’amuse à lancer des fléchettes sur une cible. Dès lors, Gioia et lui se donnent rendez-vous régulièrement dans ce lieu et passent plusieurs heures à parler. Comme on s’y attend un peu, Gioia tombe amoureuse de ce garçon pour le moins bizarre, qui vit la nuit et collectionne les cailloux. Malheureusement, après leur première relation sexuelle, Lo disparaît sans laisser de trace.

Gioia aurait-elle inventé toute cette histoire ? Elle invente bien Tonia, alors oui, elle aurait tout aussi bien pu inventer Lo.

Pour en avoir le cœur net, notre héroïne se met à la recherche de son amour perdu, qu’elle est déterminée à retrouver coute que coute. Mais Gioia devra faire un choix déchirant, et se rappeler que ce qu’elle a toujours voulu faire quand elle serait grande, c’est le bonheur de quelqu’un.

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« Et pourtant, le bonheur est là » est le premier roman d’Enrico Galiano, un enseignant italien de littérature. La traduction française du livre est parue en juin 2021 chez les éditions PKJ.

Ce pavé de 500 pages destiné aux adolescents fait actuellement fureur en Italie. Je classerais cette œuvre dans le genre roman initiatique, bien que certains la considèrent comme un récit de vie (ou sick-lit), où le personnage principal — ou un être qui lui est cher — affronte la maladie. Les deux classements se valent.

On peut lire une entrevue réalisée avec l’auteur à la fin du livre, dans laquelle il nous explique la genèse de cette histoire et ses sources d’inspiration.

Comme plusieurs autres lecteurs, j’ai particulièrement aimé le répertoire des mots intraduisibles en provenance de plusieurs coins du monde que tient Gioia. Quand j’étudiais en psychologie, j’étais tombée par hasard sur l’article scientifique d’un chercheur qui s’intéressait à ce phénomène. Je trouvais ce sujet de recherche fascinant. Voici un exemple de mot intraduisible tiré du livre de Galiano :

« Il existe un mot chinois, shu, qui décrit ce que ses camarades n’arrivent pas à faire, un mot que Gioia adore parce que en trois lettres il exprime une chose immense, qui signifie “mettre l’autre dans son cœur”. Gioia l’aime tellement qu’elle a même appris à dessiner le caractère chinois :

 

Dans le livre où elle l’a trouvé, un vieux texte de philosophie orientale que lui a prêté M. Bove il y a quelques mois, il est expliqué que pour les Chinois on ne pense jamais un “je” sans un “tu”. Pour eux le “je” ne se définit que grâce au “tu”. C’est pour cela que ce mot indique la nécessité de toujours considérer les sentiments de l’autre, de ne jamais les oublier ni les bafouer. Mais Gioia constate que les gens qui l’entourent font le contraire : ils pensent au “je” comme s’il n’y avait pas de “tu”. »

Au demeurant, je ne peux passer sous silence cette économie de ponctuation — p. ex. dans la citation ci-haut rapportée, ce « parce que en trois lettres (…) », où il manque une virgule entre le « que » et le « en » » — qui gêne parfois la lecture. Mais on finit heureusement par s’y faire, promis !

Pour revenir aux forces de ce roman, j’ai également beaucoup apprécié le lien qui unit Gioia à son professeur de philosophie, M. Bove. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai trouvé à « Et pourtant, le bonheur est là » quelques ressemblances avec « Le monde de Sophie », écrit par Jostein Gaarder et publié dans les années 1990. Qui n’a pas lu ce roman, où une adolescente de 14 ans est initiée malgré elle à la philosophie ? Elle y fait la rencontre de grandes figures : Socrate, Platon, Aristote, Descartes et Spinoza, entre autres. Bref, comme j’aime beaucoup la philosophie, ce roman avait peu de chances de me déplaire.

Enfin, j’ajouterai que le personnage de Gioia est très attachant. On accède à sa détresse et à ses questionnements. On sent bien la force qui l’habite. J’ai vécu des émotions de colère face aux agissements des parents incroyablement inaptes de cette adolescente, agissements qui frisent même la caricature. En revanche, bien que je comprenne les raisons pour lesquelles Gioia s’est amouraché de Lo — il agit un peu comme son miroir — ce dernier n’est pas parvenu à m’émouvoir. J’aurais pu être au moins empathique à sa situation, mais non… rien, niet.

Pourquoi ce roman plaît-il tant ? Voilà une question que je me suis posée. Je crois que cet engouement relève de plusieurs facteurs. Les lecteurs cibles se reconnaissent en Gioia, qui semble perdue dans ce monde hostile. Les questionnements sur l’existence ressemblent aussi à ceux qu’on se fait à cet âge-là. Également, l’incapacité des parents à offrir un milieu de vie sain et stable en rejoint certainement plus d’un (ce que je veux exprimer ici, c’est surtout l’idée que nos parents n’y comprennent rien quand on est adolescents qui en rejoindrait plus d’un !) Bien sûr, il y a aussi cette histoire d’amour impossible entre Gioia et Lo qui enflamment les coeurs ; sans parler de la page couverture du roman, qui est fabuleuse, et qui représente Gioia. Mais pourquoi diable tous les garçons de son âge ne sont-ils pas à ses pieds ? Mystère…

« Et pourtant, le bonheur est là » est très certainement un roman à lire pour son originalité, pour les grandes questions qu’ils soulèvent et auxquelles il répond, et pour les valeurs qu’ils véhiculent. Et puis, il est toujours intéressant de lire ce qui se fait de bon ailleurs !