Écrit par Marie Colot et publié chez Acte Sud Junior, ce roman raconte l’histoire d’Eden, 15 ans, qui revient sur le marché de l’adoption après avoir été rejetée par la famille qui l’avait un jour considérée comme sa propre fille. Voilà la prémisse de ce roman percutant. Et quand on parle de « marché d’adoption », on parle de véritables entreprises de marketing. Ces agences publient notamment des catalogues qui affichent des photos d’enfants enjoués avec des profils détaillés les mettant en valeur. On va même jusqu’au speed-dating ! Les parents peuvent ainsi choisir les caractéristiques de leur futur enfant comme ils choisiraient un grille-pain au rayon des produits des appareils électriques pour la cuisine ; et puisqu’il s’agit de réadoption, ils payeront deux fois moins cher !

J’avais vaguement entendu parler du « rehoming ». C’est une pratique en cours dans quelques états américains qui permet à une famille adoptive de se débarrasser d’un enfant dont elle ne veut plus comme on jette aux ordures un pouf encombrant qui ne sied plus dans notre décor. Il semble que sur 135 000 adoptions annuelles — c’est un chiffre approximatif — entre 1 et 5 % sont légalement dissoutes ! Ces agences de réadoption auraient vu le jour parce que certains parents adoptifs tentent de se débarrasser de leur enfant par eux-mêmes notamment via les réseaux sociaux, ce qui met l’enfant en grave danger. J’écris ces mots et j’enrage. Imaginez si on retrouvait une section « Enfants à adopter » sur Marketplace ?

La détresse psychologique que cette pratique occasionne chez les enfants n’a pas de commune mesure. Comment peuvent-ils faire à nouveau confiance aux adultes ? Comment ne pas complètement bousiller sa relation d’attachement quand on est ainsi exclu ? Sans compter qu’au départ, plusieurs enfants adoptés n’ont jamais été en mesure de développer un attachement sécure faute de donneurs de soin adéquats. Ils sont donc doublement échaudés.

Comme vous pouvez vous en douter, il est difficile d’aborder ce sujet sans ressentir la révolte nous prendre à la gorge. Mais comment rendre cette réalité éminemment cruelle en fiction ? Comment, à partir de cette matière première, élaborer un roman lisible et digeste pour le lecteur ? C’est le défi que Marie Colet a su brillamment relever !

L’auteure parvient en effet à démontrer avec justesse la détresse d’Eden : sa difficulté à faire confiance, ses hésitations à livrer les secrets de son passé, sa façon d’interagir avec son entourage et son besoin de voler de ses propres ailes ; ce qui fait de cette adolescente un personnage fort et combatif, bien sûr, mais surtout attachant. Et malgré son caractère prompt, farouche, colérique et intempestif, c’est ce besoin criant d’être aimée qui ressort. Son amour pour les animaux qui vivent au refuge, et particulièrement l’attachement qu’elle porte à Tomorrow, un pitbull abandonné considéré comme dangereux, en dit long sur les soubresauts intérieurs d’Eden.

La tension est habilement maintenue tout au long du roman. Dès les premières pages, on se demande pourquoi l’adolescente a été rejetée par sa famille adoptive. Qu’a-t-elle fait qui lui vaut d’en être ainsi expulsée ? Au demeurant, les raisons de ce rejet — que je vous laisse découvrir — sont d’une cruauté psychologique insoupçonnée. Puis, d’une page à l’autre, on veut savoir où les forts sentiments qu’Eden entretient pour un mystérieux garçon la conduiront. Enfin, la possibilité d’être réadoptée offre à notre héroïne la chance de se repositionner : veut-elle vraiment d’une autre famille qui risquerait de la bannir une fois de plus ?

« Eden fille de personne » est un roman de la reconstruction de soi. Une histoire de résilience, fort bien écrite et captivante, qui nous sort assurément de notre zone de confort. Je ne peux que vous recommander vivement ce livre, qui devrait bientôt être disponible dans nos bibliothèques québécoises. On peut toujours le commander chez notre libraire préféré ; ce que j’ai fait . Mais l’attente a été longue !